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Ce qu'il me reste d'Icare - écrit théorique (2010)

Nombreuses croyances parlent de l'au delà comme étant le paradis. Cette idée vient accessoirement avec celle du soleil en tant que figure divine, la lumière serait la métaphore de la connaissance comme le voudrait l'idée platonicienne ou différemment le personnage nietzschéen de Zarathoustra (Zoroastre ou celui qui détient la lumière). Nous pouvons supposer dès lors que l'idée du dieu est celle du fantasme de l'homme : l'omniscience et le savoir infini, car de plus haut nous aurions une vision globale des choses.

Nietzsche, écrit, dans Also sprach Zarathustra, citant lui-même "les hypocrites lascifs" que "l’immaculée connaissance de toutes choses" serait pour « l 'égaré qui s'égare » de "ne rien demander aux choses que de pouvoir s’étendre devant elles, ainsi qu’un miroir aux cent regards. " Nous sommes alors en mesure de nous demander de quelles manières l'homme tend à se rapprocher de l'idéal de son dieu. Y'a-t-il, même de plus haut, une possibilité à cette immaculée connaissance pour l'homme ?

Dans le but d'éclaircir cette problématique, le propos sera, dans un premier temps, centré sur les limites et les dérives du savoir, puis dans un second sur les ambiguités de la notion phénoménologique de l'invisible.

La phénoménologie nous apprend à nous questionner sur l'essence des choses, indépendamment de l'image que nous en avons, afin d'en avoir une perception supposée plus juste. Il ne peut y avoir qu'une perception représentative des choses, à moins, précisément, d'être ce "miroir aux cent yeux" dont nous parle Nietzsche et de pouvoir faire l'expérience de tout objet. De fait, nous disons communément, que ce qui est vrai est uniquement ce qui nous est donné à voir par la lumière. L'exemple le plus évident est celui des satellites, miroirs encerclant le globe afin d'en donner une image relativement globale. Smithson s'est inspiré de cette idée là afin de réaliser entre autres le "Paysage entropique." Cette oeuvre est intéressante autant par son nom que par son aspect car elle répond par la contradiction à ce désir humain de transcendance par le savoir. Il s'agit, pour la forme, d'une disposition de miroirs dans les racines d'un arbre. L'effet produit sur le spectateur est une perte de repères visuels par l'outil même qui lui aurait permis d'avoir une représentation plus juste de ce qui l'entoure.

A cela, il est à noter qu'un miroir reflète primo : l'image inversée et deuxio : une lumière différente et que par conséquent, l'image ne saurait nous montrer le véritable reflet de la réalité. C'est d'ailleurs là, le grand intérêt de cette oeuvre, l'air d'illustrer cette phrase de Galilée « Plus j'apprends plus je m'aperçois que je ne sais pas », comme le résultat résigné d'une tentative à devenir dieu.

Puis il y a ce titre « Paysage entropique » ou là où tout résiderait selon le principe physique de Lavoisier. Tout est présent une fois et pour toujours, certaines choses sont simplement partiellement, voire totalement invisibles.
Le cinéma a également beaucoup joué de cette notion de vérité inaccessible, mettant en scène des personnages transcendés, des presque dieux ou parfois Dieu, les anges qui auraient une connaissance supplémentaire de par leur élévation. Certains cinéastes en joueront même afin de faire passer leurs idées sur le monde comme réalité irréfutable. Godard dans « Hélas pour moi », par exemple, fait apparaître un personnage répétant la phrase « credo quia absurdum » au beau milieu d'une scène, similaire à une voix off de la vie.
Bunuel, dans un registre plus satirique, le fit dans la « Voie lactée » également, pour ne prendre que ces exemples.

En bref, ce qu'il y a d'intéressant avec l'usage de personnages « d'en haut », n'est pas tant de l'ordre du religieux, mais plutôt de celui de la métaphysique. Cela peut être, sans tomber dans un quelconque mysticisme, une manière d'admettre qu'il nous manque des parties invisibles au puzzle de notre perception. Il ne serait pas déplacé, néanmoins, de développer l'exemple du mysticisme. En effet, il existe depuis toujours des pratiques transcendantales dirigées le plus souvent par le plus sage d'une communauté, que ce soit un chamane, un fkih ou un gourou. En Amérique latine notamment, l'état de transe s'acquiert parfois, avec l'aide de l'Ayahuaska, breuvage hallucinogène. Au Maroc, les Gnawas et les Issawas entrent en transe par des danses compulsives aux mouvements répétitifs et en chantant. La danse, le chant et les drogues permettent à ces personnes de jouer avec la réalité, d'en voir une autre même, car une hallucination, malgré qu'elle soit hallucination, est réelle. Ceux là pourront même affirmer que cet état second est plus palpable, plus vivant sensoriellement que celui de la personne sobre et saine d'esprit.

Certains, aussi, parlent de voyage astral, une pratique consistant à élever notre esprit hors de notre corps afin d'avoir pleinement conscience de nous mêmes. Ce qui rapproche tous ces exemples est leur procédé et leur finalité, à savoir ; l'état de transe, l'élévation qui permettrait d'accéder à une réalité plus intense que celle qui nous est proposée et qui nous frustrerait de par son manque de relief, et cette conviction de la véracité de l'invisible.

La question est de savoir s'il est possible pour l'homme, pour tout homme, d'accéder ou d'assumer cette part de vérité clandestine. L'idée -amorale, s'il faut en convenir- laisserait à penser que les hommes ne sont pas égaux face à la connaissance et par connexions d'idées, pas égaux face au bonheur si loin que l'homme a admis que ce concept est transcendant. Cette vision là est celle de Nietzsche pour qui la vérité (bonheur, liberté) est dans le jeu. Le Troisième Etat -dont ne jouiraient que les artistes et les philosophes- est cette idée de transcendance par le travail qui en perdrait son sens étymologique et serait sublimée par la création même de la vérité. L'exemple de Nietzsche est celui de la musique, la réalisation d'un opéra wagnérien était perçu par le philologue comme une oeuvre de créateur en son sens divin.

Revenons à présent à cette phrase du précité « Ce qui me serait le plus cher -ainsi s'égare lui-même l'égaré- ce serait d'aimer la Terre comme l'aime la Lune, et de l'oeil seulement toucher à sa beauté ! ». Dans l'absolu, même en étant la Lune nous n'avons aucune assurance d'avoir cette immaculée connaissance et de voir l'invisible car, comme nous l'avons vu avec Merleau-Ponty "Le propre du visible est d'avoir une doublure d'invisible au sens strict, qu'il rend présent comme une certaine absence". Qu'induisent alors ces citation vis à vis de l'égaré Nietzschéen ?

Si l'on admet que toute chose a sa part d'invisible et qu'il faille faire l'expérience du volume afin d'en avoir l'idée juste, cela implique qu'il y ait une idée juste précisément. Or comme nous avons pu le constater plus haut, chacun expérimente le monde par et pour lui même. La doublure d'invisible serait alors cette chose qui affirme l'individu en tant que tel parallèlement au visible universel qui induirait une prédisposition à la sociabilisation. C'est à dire que ce serait notre partie sensible qui se projetterait en cet invisible; affects, vécus, fantasmes, réminiscences, tandis que le visible nous rappelle que nous appartenons à un certain ordre mondial.

Si l'on reprend l'exemple du Troisième Etat cela mènerait à penser qu'il y aurait effectivement des personnes qui développeraient davantage une certaine sensibilité au monde: sensibilité retranscrite sous forme de créativité transcendante. Peut-être qu'à ce jour, il ne s'agit plus d'un phénomène élitiste mais plutôt sociétale qui s'expliquerait historiquement par l'avènement du capitalisme et, justement, de individualisme. En cette ère de communication où la communication elle même se perd, il se pourrait que par manque de réels partages, l'homme développe par son ipséité une sensibilité singulière qui le différencierait de plus en plus de son voisin. Ce qui expliquerait plus encore le caractère unique de l'invisibilité de toute chose.

Enfin, qu'ils s'agissent là de spéculations ou de faits avérés, il n'en reste pas moins que la perception de chacun lui reste propre malgré que nous puissions voir un visible commun que nous appelons « chose vraie ». Cet égaré s'égarerait donc par son envie de transcender sans pour autant qu'il ne réalise (sens étymologique) son monde

malgré que son souhait soit d'en faire l'expérience.
Il y a peut-être quelque chose de dérangeant dans cette vision de la vérité

verticale, chose que Spinoza avait relevé par son panthéisme. Et si la vérité était horizontale ? Supposons que le dieu « nature », soit le dieu en toute chose et soit précisément cette part d'invisible. Cela s'accorderait davantage peut-être, avec cette conviction Merleau-Pontyienne du tout lié et puisque nous n'avons pas d'immaculée connaissance 'd'en haut'.

Force est de constater qu'une copie ne suffirait pas à développer toutes les idées liées à ce sujet de la perception qui fascine l'humain depuis la nuit des temps et qu'il est facile de s'y égarer (pour reprendre ce terme).

La chose vraie reste celle qui nous est accessible par la lumière. L'expérience du volume est la possibilité d'en faire le tour afin de le réaliser, ce pourquoi nombreux se plaignent de la cloison de vitres de l'atelier Brancusi qui ne permet pas aux spectateurs d'avoir une idée vraie de ses oeuvres, juste l'image d'une image.

Le fantasme d'une vérité unique est vain si loin que nous admettons que c'est la forme visible qui nous met en accord « What you see is what you get ». En revanche; l'invisible restera cette essence des choses propice à la singularisation de chacun.

Nous pouvons, enfin, nous questionner sur les conséquences que ce dernier pourrait avoir sur la réalité visible pour ceux, par exemple, qui auraient une extra- sensibilité, rappelant par la même que le génie et la folie souvent se côtoient. C'est à dire que cet invisible modifiant indéniablement le visible pourrait faire de nous des personnes socialement malades, si l'on venait à trop développer cette vérité propre des choses.